Poésies pour gamins




A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

A
Apprivoise-moi, dit le renard Au conditionnel

B
Balade par la lune

C
Cavalier à la fontaine Chanson des escargots
Chansonnette Complainte à propos de la bête de Chaingy

D
Dans mon igloo Dans Paris…
Divertissement grammatical

E
En sortant de l’école Est-ce faux ou est-ce vrai ?

F
Fête heureuse… Feuilles mortes

H
Hiver Hymne au dieu soleil

J
Je dis J’enrage…
Jeux

L
La fourmi La gazelle
La girafe La girafe
La gomme La guenon, le singe et la noix
La pluie L’araignée
La source L’automne
Le guet Le cancre
Le chat et l'oiseau Le crayon
Le pélican Le petit train
Le pivert Le portrait d'un oiseau
Les fleurs Le zèbre
L’hippocampe Les bateaux
La lune se couchait La nouvelle année
L’ascenseur Le point d’interrogation

M
Ma maison

N
Neige Noël
Noël des ramasseurs de neige Neige

O
Où Tom s’est assis

P
Page d'écriture Pâquerette
Parfois… Pauvres champignons
Pour dessiner un bonhomme

Q
Qu’est-ce qui se passe

S
Sur l’arbre rouge Sur la route

T
Toc ! Toc ! ouvrez-moi


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Le pélican


Le capitaine Jonathan,
Etant âgé de dix-huit ans,
Capture un jour un pélican
Dans une île d'Extrême-Orient.

Le pélican de Jonathan,
Au matin, pond un œuf tout blanc
Et il en sort un pélican
Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican
Pond, à son tour, un œuf tout blanc
D'où sort, inévitablement
Un autre qui en fait autant

Cela peut durer pendant très longtemps
Si l'on ne fait pas d'omelette avant.

Robert Desnos


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Le zèbre


Apercevant un zèbre
Qui sortait des buissons :

- Dieu, qu'il a l'air funèbre !
Constata le lion

- Mais non, il est très gai,
Jugea le chimpanzé.

- Il vend des rubans blancs,
Précisa l'éléphant.

- Hé non ! des rubans noirs,
Reprit le tamanoir.

- Ah ! pardon ! blancs et noirs,
Trancha le léopard.

- Ni porteur de rubans,
Ni même commerçant,
Affirma le babouin,
Ce n'est qu'un cheval peint.

Rentre dans les ténèbres
Si tu ne veux, ô zèbre,
Qu'on te change en vautour
Avant la fin du jour.

Maurice Carême


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Pauvres champignons


Quand je vais dans la forêt
Je regarde les champignons
L'amanite elle a la grippe
La coulemelle n'est pas très très belle
La morille est mangée de ch'nilles
Le bolet n'est pas frais, frais, frais
La girolle fait un peu la folle
La langue de bœuf n'a plus l'foie neuf
Le lactaire est très en colère
La clavaire ça c'est son affaire
Le cèpe de son côté perd la tête
Moi, je préfère les champignons d' Paris
Eux, au moins, n'ont pas d'maladies.



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Le crayon


Des grands bois où il est né
Jusqu'à la petite boîte
Où il finira ses jours,
Cet objet, simple et utile,
De voyage en voyage,
De traitements en traitements,
Se retrouve parmi nous,
Traverse le grand champ blanc
De la page blanche,
Et il travaille et il travaille…
Pourtant il ne se plaint pas ;
Il ne pleure pas, il ne crie pas,
Bien que ce soit avec nostalgie
Qu'il doit songer à ses grands bois
Et de dentelles, il agonit jusqu'à la mort.



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Pour dessiner un bonhomme


Pour dessiner un bonhomme
On fait d'abord un rond comme
Comme une pomme
Comme une pomme
Puis un autre rond plus bas
Et deux barres pour les bras
Avec plein plein plein de doigts
Comme une fleur tu vois
Comme une fleur encore une fois

Puis pour lui faire des jambes
Il n'faut pas que la main tremble
Sinon il tombe
Sinon il tombe
Il manque encore les oreilles
On fait bien les deux pareilles
Avec plein plein de cheveux
Une bouche et deux yeux
Avec plein plein de cheveux
Et puis le nez bien au milieu

Mais pour dessiner maman
On s'y prend tout autrement.

Anne Sylvestre


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Hiver


Dans la nuit de l'hiver
galope un grand homme blanc.
C'est un bonhomme de neige
avec une pipe en bois
un grand bonhomme de neige
poursuivi par le froid.
Il arrive au village
voyant de la lumière
le voilà rassuré.
Dans une petite maison
il entre sans frapper
et pour se réchauffer
s'assoit sur le poêle rouge
et d'un coup disparaît
ne laissant que sa pipe
au milieu d'une flaque d'eau
ne laissant que sa pipe
et puis son vieux chapeau…

Jacques Prévert


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Divertissement grammatical


A Tombouctou
Il n'y a pas de kangourous.
En Afrique il y a des gnous.
- Et chez nous ?

Chez nous on entend les hiboux
(Leurs petits sont de vrais bijoux.)
On mange la soupe aux choux
Et qui tombe sur des cailloux
Risque de s'écorcher les genoux.

La lettre x est la vieille agrafe
Qui fixe encore l'orthographe
Du pluriel des sept noms en ou
Qu'on énumérait d'un seul coup :

Bijou, caillou, chou, genou, hibou…

Et puis… Il y a les joujoux
Que l'on donne aux petits hiboux.

Il y aurait même les poux,
Mais ils n'y tiennent pas du tout.

Pierre Menanteau


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Est-ce faux ou est-ce vrai ?


Un petit escargot gris
A glissé dans mon oreille :
"Je vais ce soir à Paris
Manger, manger de l'oseille !"

Est-ce faux ou est-ce vrai ?
Demain, je vous le dirai.

Une poule sur un mur
Qui tricotait des mitaines
M'a parlé d'un raisin mûr
Du côté de la fontaine.

Est-ce faux ou est-ce vrai ?
Demain, je vous le dirai.

Une grenouille coquine
M'a demandé mon stylo
Pour écrire à sa cousine
Elle l'a trempé dans l'eau.

Est-ce faux ou est-ce vrai ?
Demain, je vous le dirai.

Un vieux rat plein de malice
Coiffé d'un chapeau melon
A pris hier le train de Nice
Pour aller jusqu'à Toulon.

Est-ce faux ou est-ce vrai ?
Demain, je vous le dirai.

Une colombe de neige
Est venue dans mon jardin.
Sa grande aile qui protège
Caressait le romarin.

Est-ce faux ou est-ce vrai ?
Demain, je vous le dirai.

Pierre Gamarra


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La girafe


- Quand je serai grand, je serai girafe
Pour être bien vu par les géographes.

- Pas éléphant blanc, c'est trop salissant,
Ni serpent python, ni caméléon.

- La girafe est belle, elle est une échelle,
Entre sol et ciel, l'herbe et le soleil !

- Mammouth, c'est trop tard et marsouin trop loin,
Le chameau a soif, le saurien a faim.
- Tandis que girafe on a de grandes pattes !
Un cou bien plus haut que le télégraphe !
- Le kangourou boxe, il reçoit des coups,
Il a une poche, mais pas de sous.

- Non décidément, quand je serai grand,
Je serai girafe et vivrai cent ans…

Marc Alyn


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Chansonnette


Petit oiseau, que dit le peuplier ?
- Qu'il est amoureux de la lune.
Et l'eau qui soupire à ses pieds ?
- Elle dit qu'elle aime le bel arbre.

Petit oiseau, que chante la terre ?
- Qu'elle aime le fleuve qui fuit.
Et le fleuve, lui, que dit-il ?
- Qu'il est amoureux de la mer.

Et la mer, que chante sa voix ?
- Qu'elle aime d'amour un nuage.
Mais le nuage fuit, là-bas…
- Il aime une étoile en voyage.

Et toi, dis-moi, petit oiseau,
Que chantes-tu, si joyeux sur ta branche ?
- Moi, je ne chante que mon nid,
Mon oiselle et mes trois petits.

Louisa Paulin


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Le pivert


Tac, tac, tac, tac, tic, tic, tic, tic !
Il a plus d'un tour dans son sac
Cet oiseau vert, chef de musique
Dont le bec joue des airs de Bach.

Pif, pif, pif, pif, paf, paf, paf, paf !
S.O.S. ! C'est le télégraphe
Qui communique aux faons naïfs
Des nouvelles de la girafe.

Clic, clic, clic, clic, clac, clac, clac, clac !
A, b, c, d - où est le r ?
La machine à écrire claque :
Toute la forêt fait des vers !

Tip, tip, tip, tip, tap, tap, tap, tap !
Salut, printemps ! Adieu, l'hiver !
Que recommence la sonate
Puisque revoici le pivert.



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Jeux


Un grain de maïs
Sur un arbre juché
Surprit une poule
Et la dévora

Vous n'en croyait rien et pourtant c'est vrai
Puisque je l'ai vu quand il l'avala

Un escargot bleu
Filant au galop
Heurta un canard
Et l'écrabouilla

Vous n'en croyait rien et pourtant c'est vrai
Puisque je l'ai vu quand il trépassa

Une pipistrelle
Eprise d'un chat
Se coupa les ailes
Et les lui donna

Vous n'en croyait rien et pourtant c'est vrai
Puisque je l'ai vu quand il s'envola

Un agneau rôdant
La nuit dans les bois
Fit si peur aux loups
Qu'un loup en creva

Vous n'en croyait rien et pourtant c'est vrai
Puisque je l'ai vu quand on l'enterra



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Le cancre


Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Jacques Prévert


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Chanson des escargots


A l'enterrement d'une feuille morte
Deux enfants s'en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s'en vont dans le soir
Un très beau soir d'automne
Hélas quand ils arrivent
C'est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le cœur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L'autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C'est moi qui vous le dis
Ca noircit le blanc de l'œil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueil
C'est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
A chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l'été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C'est un très joli soir
Un joli soir d'été
Et les deux escargots
s'en retournent chez eux
Ils s'en vont très émus
Ils s'en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un p'tit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

Jacques Prévert


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Les fleurs


D'un coup comme ça
c'est arrivé
les fleurs ont dit :
ASSEZ
assez des pieds dessus nos têtes
assez des roues voitures charrettes
les amoureux les amoureuses les enterrements
d'un coup comme ça
c'est arrivé
les fleurs n'ont plus poussé !
ce sont les marchands qui ont fait la gueule
parce que les promeneurs les paysans disaient :
"c'est encore un coup des saisons
y'a trop d'usines
y'a trop d'avions
y'a trop de saletés dans l'air !"
z'avaient pas tort
mais pour qui est de cette affaire
c'était plutôt un coup d'en dessous
mais ni les engrais
ni pesticides
ni toutes ces nécessités acides
qu'on ingurgite à bonne terre pour l'exploiter
non c'était que
d'un coup comme ça
c'est arrivé
les fleurs n'ont plus poussé !
les marguerites et les dahlias
les gueules de loup les pétunias
les patati les patata
toute la fine fleur de la flore
a laissé seule ce matin se lever
l'aurore
et pourquoi ?
… je sais pas … enfin … peut être
peut être un gros chagrin d'amour
les fleurs sont amoureuses du jour c'est bien connu
et le jour se lève
de plus en plus gris de plus en plus lourd
la terre est trop lourde elle va craquer
on le sait bien mais à la télé couleur
sur le petit écran magique
les fleurs en plastique ça ressort bien
et puis nos narines ne sentent plus grand chose
si ce n'est toutefois le doux parfum des roses
parce que la rose vous voyez
c'est la reine des fleurs
eh bien la reine et ses sujettes
fleuri fleura fleuron fleurette
d'un coup comme ça
c'est arrivé
les fleurs n'ont plus poussé
nous sommes faites pour la fête
nous sommes faites pour la terre
et la terre plus rien du tout alors
adieu les hommes adieu les femmes
le soleil la lune les étoiles
adieu le feu adieu le vent
adieu l'automne et le printemps
adieu les pieds adieu les têtes
adieu les roues voitures charrettes
les amoureux les amoureuses
les enterrements les p'tits enfants
d'un coup comme ça
c'est arrivé
les fleurs ont décrété
c'est pas du badinage

Grève illimitée
Grève du paysage



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Le chat et l'oiseau


Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré
Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier
Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on n'en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Jacques Prévert


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Le portrait d'un oiseau


Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger…
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
Faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert


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Page d'écriture


Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit seize…
Répétez ! dit le maître
Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize.
Mais voilà l'oiseau-lyre
qui passe dans le ciel
l'enfant le voit
l'enfant l'entend
l'enfant l'appelle :
Sauve-moi
joue avec moi
oiseau !
Alors l'oiseau descend
et joue avec l'enfant
Deux et deux quatre…
Répétez ! dit le maître
et l'enfant joue
l'oiseau joue avec lui…
Quatre et quatre huit
huit et huit font seize
et seize et seize qu'est-ce qu'ils font ?
Ils ne font rien seize et seize
et surtout pas trente-deux
de toute façon
et ils s'en vont.
Et l'enfant a caché l'oiseau
dans son pupitre
et tous les enfants
entendent sa chanson
et tous les enfants entendent sa musique
et huit et huit à leur tour s'en vont
et quatre et quatre et deux et deux
à leur tour fichent le camp
et un et un ne font ni une ni deux
un à un s'en vont également.
Et l'oiseau-lyre joue
et l'enfant chante
et le professeur crie :
Quand vous aurez fini de faire le pitre !
Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s'écroulent tranquillement
Et les vitres redeviennent sable
l'encre redevient eau
les pupitres redeviennent arbres
la craie redevient falaise
le porte-plume redevient oiseau.

Jacques Prévert


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Hymne au dieu soleil


Tu apparais dans ta splendeur à l’horizon du ciel
Disque vivant, qui a créé la vie !
A peine es-tu levé à l’horizon de l’est,
Que tu emplis chaque pays de ta perfection.
Tu es beau, grand, brillant, et domines tout l’univers.
Tu entoures de tes rayons toutes les terres
Jusqu’aux extrémités de ta création,
Parce qu’étant le soleil, tu les as conquises d’un bout à l’autre,
Et tu les lies en gerbe pour ton fils bien-aimé[…]

Quand tu te couches à l’horizon de l’Ouest,
L’univers est plongé dans les ténèbres, et comme mort.
Les hommes dorment dans les chambres, la tête enveloppée,
Et aucun d’eux ne peut voir son frère.
Même si l’on volait ce qu’ils ont sous la tête,
Ils ne se rendraient pas compte !
Tous les lions sont sortis de leur antre,
Et tous les reptiles mordent.
Ce sont les ténèbres d’un four ; le monde gît dans le silence.
C’est que leur créateur repose dans son horizon.

Mais à l’aube, dès que tu es levé à l’horizon,
Et que tu brilles pour la journée, disque solaire,
Tu chasses les ténèbres et répands tes rayons.
Alors le Double-Pays est en fête,
Les hommes sont éveillés, et debout sur leurs pieds ;
C’est toi qui les as fait lever !
Ils purifient leurs corps, mettent leurs vêtements,
Lèvent les bras pour t’adorer, quand resplendit l’aurore.
L’univers entier se livre à son travail.
Les troupeaux sont contents de leur herbe,
Arbres et plantes verdissent ;
Les oiseaux s’envolent des nids,
Déploient leurs ailes, en signe d’adoration.

Toutes les bêtes bondissent sur leurs pattes,
Et tous ceux qui s’envolent et tous ceux qui se posent
Vivent, quand tu t’es levé pour eux.
Les bateaux descendent, remontent le courant.
Les chemins sont ouverts, car tu es apparu.
Les poissons, du fond du fleuve, sautent vers ta Face,
Et tes rayons pénètrent jusqu’au sein de la mer très verte.

Que de choses tu as créées […]
Villes, districts, champs, chemins, fleuves,
Tout œil te contemple en face de lui,
Car tu es le disque du jour au-dessus de l’univers.

AKHENATON, Hymne au soleil
(trad. Citée par F. Daumas dans la civilisation de l’Egypte pharaonique)



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Sur la route


La Belle au Bois dormait. Cendrillon sommeillait ;
Madame Barbe-Bleue ? Elle attendait ses frères ;
Et le petit Poucet, loin de l’ogre si laid,
Se reposait sur l’herbe en chantant des prières.

L’oiseau couleur-de-temps planait dans l’air léger
Qui caresse la feuille au sommet des bocages
Très nombreux, tout petits, et rêvant d’ombrager
Semailles, fenaison, et les autres ouvrages.

Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,
Plus belles qu’un jardin où l’Hommes a mis ses tailles,
Ses coupes et son goût à lui _ les fleurs des gens ! _
Flottaient comme un tissu très fin dans l’or des pailles.

Les blés encore verts, les seigles déjà blonds
Accueillaient l’hirondelle en leur flot pacifique.
Un tas de voix d’oiseaux criait vers les sillons
Si doucement qu’il ne faut pas d’autre musique…

Peau-d’Ane rentre. On bat la retraite _ écoutez ! _
Dans les Etats voisins de Riquet-à-la-Houppe,
Et nous joignons l’auberge, enchantés, esquintés,
Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe.

Paul Verlaine _ Amour


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Apprivoise-moi, dit le renard


- Bonjour, dit le renard.
- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le pommier…
- Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli…
- Je suis un renard, dit le renard.
- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste…
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
- Ah ! pardon, fit le petit prince.

Mais après réflexion, il ajouta :
- Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
- Tu n’es pas d’ici, dit le renard, que cherches-tu ?
- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
- Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C’est bien gênant !
Ils élèvent aussi des poules.
C’est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis.
Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
- C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… »
- Créer des liens ?
- Bien-sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons.
Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus ; Je ne suis pour toi qu’un renard semblable
à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre.
Tu seras pour moi unique au monde.
Je serai pour toi unique au monde…
- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur…je crois qu’elle m’a apprivoisé…
- C’est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses…
- Oh ! ce n’est pas sur la Terre, dit le petit prince.

Le renard parut intrigué :
- Sur une autre planète ?
- Oui
- Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?
- Non.
- Et des poules ?
- Non.
- Rien n’est parfait, soupira le renard.
Mais le renard revint à son idée :
- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans les blé…

Antoine de Saint-Exupéry



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Sur l’arbre rouge


Sur l’arbre rouge, as-tu vu
Le corbeau noir ?
L’as-tu entendu ?
En claquant du bec il a dit
Que tout est fini ;
Les fossés sont froids,
La terre est mouillée,
Nous n’irons plus rire et nous cacher
Dans la bonne chaleur du blé.

Le corbeau noir a dit cela,
En passant,
Dans l’arbre rouge couleur de sang.

Marguerite Brunot-Provins


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Cavalier à la fontaine


A la fraîche fontaine,
Sous le grand peuplier,
A la fraîche fontaine,
S’arrête un cavalier.

Son noir cheval est blanc
D’écume et de poussière.
Il est blanc de la queue
Jusques à la crinière.

A la fraîche fontaine,
Sous le grand peuplier,
A la fraîche fontaine
S’arrête un cavalier.

Jean Moréas


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Où Tom s’est assis


Tom s’assoit sur le feu
Mais le feu est trop chaud.
Il s’assoit sur le pot
Mais le pot est trop rond.
Il s’assoit sur le pont
Mais le pont est trop dur.
Il s’assoit sur le mur
Mais le mur est trop haut.
Il s’assoit au bureau,
Le bureau est trop plat.
Il s’assoit sur le chat,
Voilà qui est doux !
Mais le chat, ce filou
Avec Tom s’est enfui
Et voilà
Pourquoi
Ce conte se finit.

Angleterre


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La guenon, le singe et la noix


Une jeune guenon cueillit
Une noix dans sa coque verte.
Elle y porte la dent, fait la grimace… »Ah ! certes,
Dit-elle, ma mère mentit
Quand elle m’assura que les noix étaient bonnes.
Puis croyez aux discours de ces vieilles personnes
Qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit ! »

Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
Vite, entre deux cailloux la casse,
L’épluche, la mange et lui dit :
« Votre mère eut raison, ma mie,
Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir
Souvenez-vous que, dans la vie,
Sans un peu de travail, on n’a point de plaisir. »

Jean-Pierre Claris de Florian


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J’enrage…


Il pleut, il pleut, il mouille.
J’en veux à la grenouille,
A la mésange bleue
Qui chantent quand il pleut.

Je donnerai mes billes,
Ma balle et mes groseilles
Pour qu’un peu de soleil
Sorte sur ses béquilles.

Mais que peut un enfant
Sinon montrer les dents
Sans jamais oser mordre !

Depuis l’aube, j’enrage.
Ah ! si je pouvais tordre
Le cou à ces nuages.

Maurice Carême


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La source


Tout au long de l’année
Me parle cette source
En janvier enneigée,
En février gelée,
En mars encore boueuse,
En avril chuchotante,
En mai garnie de fleurs,
En juin toute tiédeur,
En juillet endormie,
En août presque tarie,
En septembre chantante,
En octobre dorée,
En novembre frileuse,
En décembre glacée.
C’est toi, petite source,
Le cœur de la forêt !

Louis Guillaume


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Pâquerette


Pâquerette, pâquerette,
Il y a des gouttes d’eau
Sur ta collerette
Et tu plies un peu le dos…
Pâquerette, pâquerette,
Le beau soleil printanier
Viendra-t-il les essuyer ?

Pâquerette, pâquerette,
Qui souris près du sentier,
Je te le souhaite…

Pâquerette, pâquerette,
Il y a sur ton cœur d’or
Un frelon en fête ;
Tant il est ivre qu’il dort !
Pâquerette, pâquerette,
L’aile du vent printanier
Va-t-elle le balayer ?

Pâquerette, pâquerette,
Qui rêves près du sentier,
Je te le souhaite.

Phileas Lebesgue


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Parfois…


Parfois je rêve que je suis un astronaute.
Je me pose avec ma fusée
Sur une planète éloignée.
Quand je raconte
Aux enfants de là-bas
Que, sur la Terre,
L’école est obligatoire
Et que, chaque soir,
Nous avons des devoirs,
Ils se tordent de rire.
Alors je décide de rester avec eux,
Longtemps… longtemps…
Enfin, jusqu’aux grandes vacances !

Erhard Dietl


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Ma maison


J’aime ma maison chaude
L’hiver, quand le vent rôde.

Le printemps y pénètre
Par toutes les fenêtres.

Sous le soleil qui sèche
L’été comme elle est fraîche.

Elle est douce en automne,
Dans le parfum des pommes.

Je t’aime bien, ma maison
Souriant aux saisons.

Louis Guillaume


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Feuilles mortes


Un bruit léger
Devant ma porte…
A mes pieds
Une feuille morte…

Elle cherche un trou pour dormir
Pour dormir bien tranquillement.
Elle en a assez de courir
Et de jouer avec le vent.

Un bruit léger
Devant ma porte…
A mes pieds
Deux feuille mortes…

Un petit rayon de soleil
Les sèche et les réchauffe un peu.
Tranquilles jusqu’à leur réveil,
Elles dorment en levant la queue.

Un froufroute
Devant ma porte…
Un beau tapis
De feuilles mortes…

Lassé des folles rondes
On se serre, on se pousse, on se tasse
Il y a bien assez de place
Pour tout le monde.

G. Delaunay


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Noël


Je connais un vieux bonhomme
Qui marche à tout petits pas.
Je sais comment il se nomme
Mais je ne le dirai pas.

Il porte de grandes bottes
Sur sa tête un capuchon
Et sur son dos une hotte
Mais je ne dis pas son nom.

Passant par la cheminée
Il apporte des jouets
A toute la maisonnée
Mais je ne dis pas qui c’est.

Qui est donc ce vieux bonhomme
Qui chaque année vient nous voir ?
Je sais comment il se nomme
C’est le bon Papa Noël.



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Noël des ramasseurs de neige


Nos cheminées sont vides
Nos poches retournées
Ohé ohé ohé
Nos cheminées sont vides
Nos souliers sont percés
Ohé ohé ohé
Et nos enfants livides
Dansent devant nos buffets
Ohé ohé ohé

Et pourtant c’est Noël
Noël qu’il faut fêter
Fêtons fêtons Noël
Ça se fait chaque année
Ohé la vie est belle
Ohé Joyeux Noël

Mais v’là la neige qui tombe
Qui tombe de tout en haut
Elle va se faire mal
En tombant de si haut
Ohé ohé ého

Pauvre neige nouvelle
Courons courons vers elle
Courons avec nos pelles
Courons les ramasser
Puisque c’est notre métier
Ohé ohé ohé

Jolie neige nouvelle
Toi qu’arrives du ciel
Dis-nous dis-nous la belle
Ohé ohé ohé
Quand est-ce qu’à Noël
Tomberont de là-haut
Des dindes de Noël
Avec leurs dindonneaux
Ohé ohé ého

Jacques Prévert


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Fête heureuse…


Fête heureuse des enfants
Dans la neige et dans le vent
C’est Noël que l’on attend
Manteau rouge et sapin blanc

A minuit s’est endormi
Un enfant du bois joli
Il attend dans son grand lit
La venue du Père, la nuit.



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Toc ! Toc ! ouvrez-moi


Toc ! Toc ! bonnes gens, ouvrez-moi !
Ayez pitié d’une mésange.
Puis-je venir dans votre grange ?
Dans le verger, il fait si froid.

Toc ! Toc ! bonnes gens, ouvrez-moi !
La neige recouvre la terre ;
Je suis seule et n’ai plus de mère.
Il fait si chaud sous votre toit.

Toc ! Toc ! bonnes gens, ouvrez-moi !
Je me contenterai des miettes
Qui resteront dans vos assiettes.
Comme on doit être bien chez soi !

Toc ! Toc ! bonnes gens, ouvrez-moi !
Je serai toujours propre et sage,
Mais ne me mettez pas en cage ;
Il est si triste, cet endroit.

Toc ! Toc ! bonnes gens, ouvrez-moi !
Je ne serai pas une ingrate ;
Je chanterai une sonate,
Pour vous, au printemps, dans le bois.

Illberg


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Dans mon igloo


Si j’étais un esquimau,
Je me blottirais bien au chaud
Sous ma peau de caribou,
Dans mon igloo.

Le vent soufflerait dehors,
Très fort, sur le pôle Nord
Et moi je dormirai tout doux
Dans mon igloo.

Sur la banquise j’entendrais
Un tout petit phoque pleurer.
Je le prendrais sur mes genoux
Dans mon igloo.

Jeanine Berthier


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Le petit train


Djiki djiki
C’est le refrain
Djoukou djoukou
Du petit train
Qui va vers qui
Djiki djiki
Qui va jusqu’où
Djoukou djoukou
Jusqu’à Moscou
Jusqu’à Moscou
Jusqu’à Bakou
Jusqu’à Bakou
Les gens conquis
Djiki djiki
L’aimant beaucoup
Djoukou djoukou
A tous les coups
Lui font coucou
Djiki djiki
Djoukou djoukou
Djiki djiki



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L’araignée


A crobate sur son fil
R onde, rapide, raisonnable
A l’affût de l’aube du soir
I nquiète, toujours au
G uet
N ulle mouche à l’horizon
E tonnée, tu te replies
E ndormie

Jacqueline et Claude Held


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La gazelle


G are aux gars, gare
A aux ga.
Z elles car
E lles
L issent leur pelage
L entement lentement
E t usent tout le noir du soir.

Jacqueline et Claude Held


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L’hippocampe


Gloire, gloire au bel hippocampe,
Cheval marin, cheval de trempe,
Qu’aucun jockey n’a chevauché,
Hip ! Hip ! Hip ! pour l’hippocampe.

Gloire ! Gloire au bel hippocampe,
Dans une poche, sur son ventre,
Il porte et il couve ses œufs.
Là, ses petits sont bien chez eux.
Hip ! Hip ! Hip ! pour l’hippocampe.

Robert Desnos


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La girafe


_ Quand je serai grand, je serai girafe
Pour être bien vu des géographes.

_ Pas éléphant blanc, c’est trop salissant,
Ni serpent python, ni caméléon.

_ La girafe est belle, elle est une échelle
Entre sol et ciel, l’herbe et le soleil !

_ Mammouth, c’est trop tard, et marsouin trop loin,
Le chameau a soif, le saurien a faim.

_Tandis que girafe, on a de ces pattes !
Un cou bien plus haut que le télégraphe !

_ Le kangourou boxe, il reçoit des coups,
Il a une poche, mais jamais de sous.

_ Non, décidément, quand je serai grand,
Je serai girafe et vivrai cent ans.
Alors sa maman lui dit tendrement :
_ C’est trop d’ambition, mon petit gardon !

Marc Alyn


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L’automne


On voit tout le temps, en automne,
Quelque chose qui vous étonne,
C’est une branche tout à coup,
Qui s’effeuille dans votre coup.
C’est un petit arbre tout rouge,
Un, d’une autre couleur encor,
Et puis partout, ces feuilles d’or
Qui tombent sans que rien ne bouge.

Lucie Delarue


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La gomme


Je ne connais pas d’objet plus charitable
que cet ange gardien élastique : il s’efface
en effaçant. Tout au long de son chemin
de croix sur le papier quadrillé il se charge
de tous les péchés de l’écolier.



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Le guet


J’ai attendu, mais en vain
Le Père Noël sur son chemin,
En vain, je l’ai guetté
Des heures, sur la route enchantée.
Je ne l’ai pas vu.
Il n’est pas venu.
Quand on ne dort pas,
Il ne vient pas.
Quand on est vilain,
Il ne donne rien.
Quand on est fou,
Il nous reprend tout.



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Neige


Il paraît que le ciel et la terre
vont se marier.
Avant l’aube le fiancé
sur sa fille
a jeté son voile de mousse
lentement et sans bruit
pour ne pas l’éveiller.

Elle sommeille encore il est tôt
mais déjà exaltés
impatients d’aller à la noce
les arbres ont mis leur gants
par milliers
et les maisons leurs chapeaux blancs.

Gisèle Prassinos


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Dans Paris…


Dans Paris, il y a une rue ;
Dans cette rue il y a une maison ;
Dans cette maison il y a un escalier ;
En haut de cet escalier il y a une chambre ;
Dans cette chambre il y a une table ;
Sur cette table il y a un tapis ;
Sur ce tapis il y a une cage ;
Dans cette cage il y a un nid ;
Dans ce nid il y a un œuf ;
Dans cet œuf il y a un oiseau.

L’oiseau renversa l’œuf ;
L’œuf renversa le nid ;
Le nid renversa la cage ;
La cage renversa le tapis ;
Le tapis renversa la table ;
La table renversa la chambre ;
La chambre renversa l’escalier ;
L’escalier renversa la maison ;
La maison renversa la rue ;
La rue renversa la ville de Paris.

Eluard


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La fourmi


Une fourmi de dix huit mètres
Avec un chapeau sur la tête,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi parlant français,
Parlant latin et javanais,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Eh ! pourquoi pas ?

Robert Desnos


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La pluie


Monsieur Youssouf a oublié son parapluie
Monsieur Youssouf a perdu son parapluie
Madame Youssouf, on lui a volé son parapluie
Il y avait une pomme d’ivoire à son parapluie
Ce qui m’est entré dans l’œil c’est le bout d’un parapluie
Est-ce que je n’ai pas laissé mon parapluie
Hier soir dans votre porte-parapluie ?
Il faudra que j’achète un parapluie
Moi je ne me sers jamais de parapluie
J’ai un cache-poussière avec un capuchon pour la pluie
Monsieur Youssouf vous avec de la veine de vous passer de parapluie.

Max Jacob


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Les bateaux


Les bateaux sont des animaux
Qui ne vont jamais en voyage
Ce sont des animaux sauvages
Qui n’aiment pas marcher dans l’eau.

Sur les bateaux de sauvetage
On voit fleurir des cerisiers
Quand s’embarquent les menuisiers
Les matelots vont à la nage.

La gondole descend la Tamise
Le paquebot vogue au ruisseau
Le batelier sur son chameau
Navigue droit sur la banquise.

Me voici parvenu au port
Où jettent l’ancre les navires
Et c’est vous qui devez me dire
Si j’ai raison ou si j’ai tort.

Bernard Clavel


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L’ascenseur


Pour s’envoler jusqu’à la lune
Il faut que la fusée s’allume
Il faut s’installer là-haut
Il faut la cabine Apollo.
Chacun choisit son voyage,
Je m’arrête au vingtième étage.

En orbite autour de la Terre,
On ne voit plus quel est l’envers,
On ne sait plus quel est l’endroit
Quel est le haut, quel est le bas.

Chacun choisit son voyage,
Je m’arrête au vingtième étage.

Pour s’envoler jusqu’à Pluton,
Il faut chevaucher un dragon,
Cracher le feu à toute allure
Pour Mars, pour Vénus, pour Mercure.

Chacun choisit son voyage,
Je m’arrête au vingtième étage.

Pour s’envoler jusqu’aux planètes,
Il faut des typhons, des tempêtes,
Pour se hisser sur Jupiter,
Il faut les flammes de l’enfer.

Chacun choisit son voyage,
Je m’arrête au vingtième étage.

Pointe des pieds, pointe du doigt,
Un petit bouton suffira.
Pointe des pieds, pointe du cœur,
Il suffira de l’ascenseur.

Jacques Charpentreau


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La lune se couchait


La lune se couchait, pâle,
Sur son édredon d’étoiles.
Le jour riait dans sa barbe
D’herbe longue et de rhubarbe.

Son balai d’or à la main,
Le soleil lavait le monde
A grande eau dans le matin.
La Terre rêvait dans l’ombre.

Pas une personne encore
Ne se montrait au dehors.
Des volets s’ouvraient sans bruit.

Et, seule, une tourterelle
Encore engourdie de nuit
Faisait roucouler le ciel.

Maurice Carême


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Neige


Viens jusqu’à notre seuil, répandre
Ta blanche cendre,
O neige pacifique et lentement tombée !
Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.

O neige
Qui réchauffes et qui protèges
Le blé qui lève à peine
Avec la mousse, avec la laine
Que tu répands de plaine en plaine !

Neige silencieuse et doucement amie
Des maisons, au matin dans le calme endormies,
Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres

Et soudain par le seuil et la porte pénètre
Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
O neige lumineuse au travers de notre âme,

Neige, qui réchauffes
Encor nos derniers rêves

Comme du blé qui lève !

Emile Verhaeren


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Au conditionnel


Si je savais écrire, je saurais dessiner.
Si j’avais un verre d’eau, je le ferai geler et
Je le conserverais sous verre.
Si on me donnait une motte de beurre,
Je la ferai couler en bronze.
Si j’avais trois mains, je ne saurais
Où donner de la tête.
Si les plumes s’envolaient, si la neige fondait,
Si les regards se perdaient,
Je leur mettrais du plomb dans l’aile.
Si je marchais toujours tout droit devant moi,
Au lieu de faire le tour du globe,
J’irai jusqu’à Sirus et au-delà.
Si je mangeais trop de pommes de terre,
Je les ferais germer sur mon cadavre.
Si je sortais par la porte, je rentrerais par la fenêtre.
Si j’avalais un sabre,
Je demanderais un grand bol rouge.
Si j’avais une poignée de clous,
Je les enfermerais dans ma main gauche avec ma main droite
Et vice-versa.
Si je partais sans me retourner
Je me perdrais bientôt de vue.

Jean Tardieu


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Je dis


Je dis :

nuit et le fleuve des étoiles coule sans bruit, se tord comme le bras du laboureur autour d’une belle taille vivante.

Je dis :

neige et les tisons noircissent le bois des skis.

Je dis :

mer et l’ouragan fume au dessus des vagues, troue les falaises où le soleil accroche des colliers de varechs.

Je dis :

ciel, quand l’ombre de l’aigle suspendue dans le vide ouvre les ailes pour mourir.

Je dis :

vent, et la poussière s’amoncelle sur les dalles, ensevelit les bouquets de perle, ferme les paupières encore mouillées d’images de feu.

Je dis :

sang, et mon cœur s’emplit de violence et de glaçons fous.

Je dis :

encre, et les larmes se mettent à bruire toutes ensemble.

Je dis :

feu sur les orties et il pousse des roses sur l’encolure des chalets.

Je dis :

pluie, pour noyer les bûchers qui s’allument chaque jour.

Je dis :

terre, comme le naufragé dit terre quand son radeau oscille au sommet de la plus haute vague et les oiseaux effrayés par mes cris abandonnent les îles qui regardent de leurs prunelles mortes les merveilles des nuages.

Albert Ayguesparse


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Le point d’interrogation


Hein ? Quoi ? C’est à mon tour ?
Ne puis-je seulement faire demi-tour ?
Qui suis-je ici ? Qui dois-je interpréter ?
Quel est mon rôle et mon identité ?
S’il vous plaît ai-je mon nom ?
Hein ? Quoi ? Vous dîtes ? Pardon ?
Si grande est ma confusion ?
Non ?? Comment ? Pourquoi ?
Je vous en prie dites-moi quoi ?
Dans le chaos de mes émotions
Ma mémoire est un point d’interrogation.

Geneviève Caron


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Balade par la lune


C’était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i,

Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre,
Ta face et ton profil ?

Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?

N’es-tu rien qu’une boule ?
Qu’un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras ?

Es-tu je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui somme
L’heure aux damnés d’enfer ?

Sur ton front qui voyage
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?

Est-ce un ver qui te ronge,
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?

Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
A quelque arbre pointu ?

Car tu vins, pâle et morne,
Colle sur mes carreaux
Ta corne
A travers les barreaux.

Alfred de Musset


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La nouvelle année


Nouvelle année, année nouvelle
Dis-nous qu’as-tu sous ton bonnet ?
J’ai quatre demoiselles
Toutes grandes et belles
La plus jeune en dentelles
La seconde en épi
La cadette est en fruits
Et la dernière en neige,
Voyez le beau cortège !
Nous chantons, nous dansons
La ronde des saisons.

Louisa Paulin


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En sortant de l’école


En sortant de l’école
Nous avons rencontré
Un grand chemin de fer
Qui nous a emmenés
Tout autour de la Terre
Dans un wagon doré
Toute autour de la Terre
Nous avons rencontré
La mer qui se promenait
Avec tous ses coquillages
Ses îles parfumées
Et ses aumons fumés
Au-dessus de la mer
Nous avons rencontré
La lune et les étoiles
Sur un bateau à voiles
Partant pour le Japon
Et les trois mousquetaires
Des cinq doigts de la main
Tournant la manivelle
D’un petit sous-marin
Plongeant au fond des mers
Pour chercher des oursins.

Jacques Prévert


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Qu’est-ce qui se passe


Je monte la garde à la poudrière.
Il y a un chien très gentil dans la guérite.
Il y a des lapins qui détalent dans la garrigue.
Il y a des blessés dans la salle de garde.
Il y a un fonctionnaire brigadier qui pince le nez aux ronfleurs.
Il y a une route en corniche qui domine de belles vallées
Pleines d’arbres en fleurs qui colorent le printemps.
Il y a des vieillards qui discutent dans les cafés.

Il y a une infirmière qui pense à moi au chevet de son blessé.
Il y a de grands vaisseaux sur la mer déchaînée.
Il y a mon cœur qui bat comme le chef d’orchestre.
Il y a des Zeppelins qui passent au dessus de la maison de ma mère.
Il y a une femme qui prend le train à Baccarat.
Il y a des artilleurs qui sucent des bonbons acidulés.
Il y a des alpins qui campent sous des marabouts.
Il y a une batterie de 90 qui tire au loin.
Il y a tant d’amis qui meurent au loin.

Guillaume Apollinaire


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Complainte à propos de la bête de Chaingy


Venez mes chers amis
Entendre les récits
De la bête sauvage
Qui court par les champs
Autour d’Orléans
Fait un grand carnage

L’on ne peut que pleurer
En voulant réciter
La peine et la misère
De tous ces pauvres gens
Déchirés par les dents
De cette bête sanguinaire

Le pauvre malheureux
Dans un désordre affreux
Pleure et se désespère
Et cherche ses parents
Le père de ses enfants
Les enfants père et mère

Qui pourrait de sang-froid
Entrer dans ces bois
Sans une tristesse extrême
En voyant les débris
De ses plus chers amis
Ou de celle qu’il aime

L’animal acharné
Et plein de cruauté
Dans ces lieux obscurs
Déchire par almbeaux
Emporte des morceaux
De pauvres créatures

Prions le Tout-Puissant
Qu’il me délivre des dents
De ce monstre horrible
Et par sa sainte main
Qu’il guérisse soudain
Toutes ces pauvres victimes

Cité par Benard et Dubois
L’homme et le loup



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